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Texte de Carole Boulbès dans Artpress306, Novembre 2004 pp. 67-68

BRUNO PERRAMANT Gemeentemuseum, la Haye

28 août - 14 novembre 2004
Mon chéri, Feedback, Au bord de l’eau, Voix, Coeurs, I’Oubli, le Baiser, Cat woman... Tout se passe comme si les titres des peintures de Bruno Perramant racontaient des histoires d’amour dont on ne percevrait que des bribes dispersées d’une toile à l’autre (bribes d’images, de souvenirs ou de conversations). Pour la première fois, l’espace du Gemeentemuseum permet d’avoir une vision d’ensemble. Cent cinquante tableaux peints entre 1994 et 2004 sont présentés dans Le Gem, non loin du Photomuseum. Une occasion unique d’appréhender l’univers de Perramant, qui va chercher librement ses sources du côté du Jardin des délices de Jérôme Bosch, des iconographies traditionnelles chinoise et chrétienne, de l’imagerie érotique, des super héros et de la philosophie heideggérienne !

Perramant est un peintre sérieux. Il ne nous invite pas à un jeu de piste ironique et destructeur qui évoluerait de citation en citation (pensons par exemple aux peintures de Martin Kippenberger ou à pelles de Jim Shaw). Il travaille d’après photographie (à partir de modèles vivants comme Lorraine et Patricia, ou bien en capturant des images diffusées par la télévision). Ses oeuvres sont obtenues par projection et par associations d’idées dans un répertoire de signes qui lui sont familiers. Tout en assumant le risque de perdre le spectateur dans un melting-pot de références personnelles, sa peinture semble procéder par glissements successifs, en accordant une place importante aux détails que l’on suit parfois d’une toile à l’autre. En invoquant «le principe des délices», Perramant nous convie à une forme de jouissance picturale qu’il souhaite dense et prenante, ainsi qu’en témoigne l’accrochage très serré de ses toiles. En même temps, il ne serait pas feux d’affirmer que la recherche picturale de l’artiste emprunte quelques-uns de ses principes au travail du rêve : associations d’idées, condensations et déplacements y jouent un rôle fondamental.

Dans son dernier panneau intérieur (l’Enfer), le polyptyque du Jardin des délices de Bosch se peuplait de grylles et de monstres fantasmatiques que les surréalistes ont rapprochés de leur principe d’association onirique. Néanmoins, en suscitant une sorte d’effroi chez le mécréant, ce montage d’éléments disparates empruntés aux règnes végétal et animal remplissait pleinement sa fonction religieuse. Les oeuvres de Perramant flirtent avec ces données qu’elles condensent et déplacent constamment. Entre la Chute et l’Enfer elles donnent forme au vieux fantasme de la femme sainte, prostituée et mère : les Demoiselles (nº4, 2002) qui posent élégamment en petits dessous noirs ont été pensées comme une suite aux Demoiselles d’Avignon de Picasso de son côté, Lorraine (n 2003) est en train d’accoucher accroupie on voit un dragon chinois sortir de son sexe en même temps qu’elle perd ses viscères. La femme est à la fois délicieuse et monstrueuse, elle engendre le chaos, «le chaos c’est-à-dire rien, entre les jambes écartées dune femme» (dixit Perramant dans le catalogue de l’exposition).

Plus chanceux, l’archange Gabriel (porteur du message divin de l’Annonciation) se transmue en Leirbag (Gabriel à l’envers) et se livre à différentes activités érotiques avec ses Demoiselles. A travers ses personnages (Leirbag, Fausto, Spider Man, Lorraine...) et certains polyptyques composés de six tableaux disposés en forme de croix horizontale (les Portes n°1, 2000 ; les Portes n°2, 2003), le peintre interroge probablement aussi le mystère de sa propre création.

Dans les grandes réalisations récentes (le triptyque Où est notre coeur? et le diptyque Au bord de l’eau), une orientation prometteuse apparaît. Les légendes qui interviennent en bas des peintures (à la façon d’un sous-titrage de film) sont répétées en énormes caractères gras qui envahissent littéralement la surface picturale : «La nuit, ils sont là silencieux», «Parfois, on aperçoit des hérons au bord de l’eau». Le message scripto-iconique est simple : Au bord de l’eau représente bien de l’eau, la nuit. Pourtant, le signifié refuse toujours aussi obstinément de se laisser apprivoiser. Le polyptyque s’ouvre au champ délicieux de la redite et du doublon.

Carole Boulbès